Critique de Lionel Chiuch, journaliste à
la Tribune de Genève

Quand on ne peut se résoudre à la vacuité du monde, il faut bien l’astreindre à sa propre échelle de valeur. Martin Engler, à grand renforts de techniques diverses, lui donne une dimension qui lui est propre. Le monde n’étant pas un tout dont on cernerait aisément les contours, son oeuvre ne fait que transcender cette diversité. C’est donc en vain qu’on cherchera à la définir pour mieux la réduire. L’enjeu est de taille, puisqu’il s’agit de liberté artistique. Martin ne suit aucune ligne précise, il va là où le mène son désir de créer. A ceux qui lui réclameraient un souci souvent opportuniste de cohérence, l’artiste oppose la force vive de son talent. Toute trajectoire idéale est vouée à l’ennui. S’il n’y a nulle part où aller, pourquoi vouloir y accéder par le chemin le plus court? En bon nomade, Martin prend le temps de la contemplation. C’est ici et maintenant que l’essentiel se passe.

Lionel Chiuch



Laudatio pour l'ouverture de l'exposition de Martin Engler à la Deutsche Bank 24, Freiburg im Breisgau,
21 June 2001

(traduction de l'allemand - cliquez ici pour lire le texte original)

Laudatio pour l'ouverture de l'exposition Martin Engler à la Deutsche Bank, Freiburg im Breisgau 21 juin 2001

« L' Art dépoussière l'âme du quotidien » ( Picasso)

Nous trouvons là même où nous avons rarement l'idée d'aller chercher.

Après ma première visite à cette exposition, j'ai réfléchi à la manière de complimenter l'artiste et de rendre compte de la qualité de son œuvre. Ce ne sont pas des pensées qui me sont venues à l'esprit mais des objets, des images d'objets ou, plus exactement, des objets en tant qu'images.

Je me suis alors souvenu d'un jeu qui convient aussi bien aux enfants qu'aux adultes et qui se pratique au cours de longues promenades ou lors de week-end pluvieux: il s'agit de préparer une valise imaginaire pour partir en voyage. Chacun y met quelques chose puis remet en pensée la valise au suivant qui lui ajoute quelque chose, le suivant aussi et ainsi de suite. La valise se remplit de plus en plus, tout d'abord avec des objets d'utilité première, puis avec des objets particuliers et à la fin, le vainqueur est celui qui se rappelle de tout ce qui a été placé dans la valise. Le contenu donne l'apparence d'un assemblage incohérent d'objets curieux qui, mis à part les brosses à dents et les pullovers, reflète non seulement la réalité utilitaire mais aussi les rêves et les désirs qui nous animent avant et après un voyage.

Quelle est la motivation du tzigane moderne qu'est le voyageur Martin Engler? Que nous apporte-t-il dans ses valises de plexiglas? Qu'est-ce qu'il y avait dans ces valises virtuelles qui surgit en premier dans mon esprit? Il apparaît alors du fil de fer barbelé, de vieilles chaussures d'ouvrier, un fusil, des pièces de jeu d'échecs, des armes, des chaînes d'esclave, des notes, des instruments de musique, l'immensité de l'océan, des factures, des quittances, des cloches, des montres de toutes sortes - avec ou sans aiguilles- , des pièces électroniques détachées fabriquées à Singapour, un accordéon, des souvenirs et des pièces de collection.

Cet assemblage d'objets ne nous est pas présenté comme une masse amorphe mais ordonnée par thèmes, sans contraintes, de manière à ce que chacun de ces éléments puisse laisser suffisamment d'espace de jeu à ma fantaisie: je peux alors effectuer mon propre voyage avec ses souvenirs, ses couleurs, ses sons qui constituent ma propre réalité.

Seul un indice occasionnel nous rappelle de temps à autre que c'est un peintre qui nous parle: des huiles sur toiles tendues sur un châssis traditionnel ou des touches de pinceau colorées peintes directement sur le support transparent.

Ce qui surgit ensuite dans mon approche de ces œuvres d'art, c'est la curiosité par rapport à la création de l'objet d'art écrit en minuscules, ce qui relie l'artisan à l'art. Je suis alors tenté de toucher les objets afin de sentir, de deviner par quelle force particulière ils sont reliés à la structure en plexiglas, support même de l'œuvre. L'artiste a-t-il fait fondre des feuilles rigides pour les travailler et les former puis en éliminant l'air (vous connaissez la peur suscitée par un espace sans air expérimentée dans les cours de physique) fixe-t-il les objets qui deviennent alors immédiatement captifs?

Comme d'habitude des images nous viennent à l'esprit et nous pensons aux toutes premières œuvres d'art, les cavernes peintes et les peintures rupestres ou les histoires en images des Indiens. On présume qu'autrefois les artistes voulaient captiver les animaux et les objets, le monde matériel, afin de se rassurer.

Aussi moderne que soit la matière du support de ces objets, à l'opposé leurs racines plongent très loin dans le passé. La relation avec la musique telle que nous la vivons ce soir est elle aussi une tradition ancestrale.

De la création de l'objet d'art se dégage pour moi la métaphore de la force. Lorsque vous regardez ces œuvres de plus près et y pénétrez, vous remarquez alors que dans le processus de disposition des objets, une grande force entre en jeu, une puissante énergie les lie qui fait voler en éclats les cadres, déforme l'accordéon et éparpille le contenu du verre dans l'Océan. Je me mets alors à penser que lorsque nous nous approprions le monde afin d'y imposer notre ordre propre, en même temps nous le déformons.

Une autre caractéristique de ces œuvres est la transparence. Martin Engler renonce au support opaque du tableau, les siens sont transparents. N'en découle une indicible irritation, une insécurité, une sensation de mouvement. Ici à la banque, durant les heures d'ouverture, les clients et les employés se mêlent aux tableaux et y pénètrent de même que d'autres objets tels que les ordinateurs, les guichets et les sièges. Cet arrière-plan est changeant, en mouvement. Ce soir, les objets seront animés par les visiteurs de l'exposition. Cela signifie que l'artiste a renoncé intentionnellement au côté rassurant d'un arrière-plan visuellement stable, laissant place à l'environnement, l'invitant à participer à la création de l'œuvre d'art.

Je pense que c'est un essai fort réussi d'extraire l'œuvre d'art de son habituel isolement et en même temps par là même de l'enrichir. Le monde de l'art et le quotidien sont ainsi reliés dans un même courant.

Permettez-moi pour terminer une remarque politique, une pensée pour la globalisation qui est devenue un fer de lance de l'argumentation. Nous devrions appréhender le processus de globalisation comme un ordre quasi divin, ne pas nous y opposer et en accepter ses bienfaits. En même temps, nous apprenons que la multiplicité des langues s'efface, que l'escalade de l'armement reprend, que l'abîme entre les pauvres et les riches se creuse de plus en plus, non seulement chez nous mais dans le monde entier. Le monde devient un grand village global plus supervisé, mais en même temps de plus en plus difficile à comprendre et pour beaucoup alarmant. C'est alors que l'art peut éventuellement nous apporter un peu de lumière à travers laquelle notre conscience peut se renforcer, notre vision s'élargir, nos jugements s'assouplir et notre tolérance vis-à-vis des étrangers de développer. Surtout lorsqu'un tzigane des cultures du monde tel que Martin Engler rassemble et recrée un univers.

Finalement le plus beau des compliments: les enfants auront beaucoup de plaisir à visiter cette exposition car elle n'implique pas la nécessité d'une démarche intellectuelle, elle est unique dans son esprit mais accessible.
Je vous souhaite à tous une soirée très enrichissante.

Dr Peter Haas
Critique d'art



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Article de Thomas Hann sur www.kultiversum.de

Avril 2009






 

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